Concours de la Conférence : Faut-il aller vers la lumière ?

Boris khalvadjian - Avocat

11 Mai Concours de la Conférence : Faut-il aller vers la lumière ?

J’ai participé au 17e tour du Concours de la Conférence du Barreau de Paris ! Le sujet était : « Faut-il aller vers la lumière ? » et voici mon intervention :

« Lettre à mon humanité

Ma chère amie,

J’espère que tu vas bien. Je me fais du souci car voilà longtemps que je n’ai pas de nouvelles de toi. Dans les médias ou devant les tribunaux, c’est vrai, il n’est jamais question de toi, ou si peu. Que se passe-t-il ? Pour ma part, je vais bien, je suis avocat et, mes premières années d’exercice n’ont pas encore eu raison de mon souci de justice.

La Conférence m’a communiqué une des questions que tu as choisie pour le premier tour du concours 2013 : « Faut-il aller vers la lumière ? ».

Tu réfléchis sans doute à d’autres alternatives que celle de la pensée et de l’action pour faire le bonheur de mes congénères. Je comprends, tu dois te lasser d’être trop souvent mise à l’écart par les hommes qui préfèrent à ta saveur, lente et parfois amère, le goût sucré et instantané du profit. Peut-être déplores-tu également toutes ces actions menées en ton nom pour servir des causes indignes ?

De là toutefois à nous demander s’il faudrait aller vers la lumière, en d’autres termes, arriver à douter d’elle, nous demander si demeurer dans l’obscurité ne serait peut-être pas plus intelligent que d’essayer de s’éclairer l’esprit, excuse-moi de te dire les choses franchement, mais je pense que tu as perdu la tête.

Que l’on prenne le sujet au pied de la lettre ou dans des sens figurés, on arrive toujours à une réponse positive. Il faut aller vers la lumière.

Au sens propre, le moins que l’on puisse dire c’est qu’aller vers la lumière, nous permet de voir l’autre, de le toucher, et donc de l’accepter tel qu’il est. Sans lumière, on vit à distance. Le fantasme, l’imagination sans action, est la gymnastique d’esprit préférée des individus qui vivent dans l’obscurité. En allant vers la lumière, on fait le choix de l’action.

« Souvent, les hommes se haïssent les uns les autres parce qu’ils ont peur les uns des autres » nous disait Luther King « ils ont peur parce qu’ils ne se connaissent pas ; ils ne se connaissent pas parce qu’ils ne peuvent pas communiquer ; ils ne peuvent pas communiquer parce qu’ils sont séparés. » Or dans l’obscurité, les êtres sont séparés, ils s’écoutent mais ne se connaissent pas vraiment. Leur vie se résume à imaginer l’autre, misant ainsi sur une connexion à distance, type chat. L’obscurité, c’est en somme la négation de l’existence physique, une très belle arme de destruction massive.

La lumière est encore source de joie. Regarde le Sud baigné de lumière. N’exprime-t-il pas la joie de vivre, l’enthousiasme, la confiance en la vie. Les parisiens ne souffrent-ils pas du manque de lumière ? Psychologiquement comme physiquement. Jamais la vitamine D n’a autant marché en pharmacie. Des cures de vitamines D1, D2, D3, etc… voilà ce que l’on nous propose aujourd’hui comme pis-aller à la grisaille urbaine. Allons donc vers la lumière et jetons nos comprimés.

Dans un sens figuré, la réponse est identique. S’éclairer l’esprit est une nécessité pour sortir du joug de la pensée commune, comme de la tyrannie. Combien d’êtres humains sont morts aux motifs que d’autres endoctrinés ont choisi de demeurer dans l’ombre de leur tyran ?

L’être humain n’est pas conçu pour vivre à l’état d’inconscient. Il n’est heureux que dans l’accomplissement de soi. C’est la situation de celui ou celle qui avoue, qui ose dire non, qui est prêt à se battre pour une autre cause que la sienne s’il la sait juste et humaine. C’est encore la situation de celui qui mise sur la vie sans chercher le profit immédiat. C’est aussi cela aller vers la lumière.

Et puis, un esprit éclairé est un esprit raisonnable, tolérant et ouvert sur le monde. Des qualités qui me semblent indispensable pour prétendre au bonheur. Des nombrilistes heureux, il y en a, bien sûr. Mais mesurent-ils le mal qu’ils font aux autres. C’est une personne heureuse pour combien de malheureux.

Je sais ce que tu te dis aussi, si on prend le sujet différemment. La lumière en aveugle plus d’un. Vois nos écrans aujourd’hui où la lumière est aussi forte qu’éphémère, à la télévision par exemple, ou sur Internet, où l’on se bat pour devenir la star d’un instant. « Non mais allo quoi ?! » Est-ce une raison pour rester dans l’ombre ? Regarde la situation de celui qui ne fait rien, de cet animal terré, à supposer qu’il ait un talent qu’il garde secrètement, n’est-ce pas un vrai gâchis pour lui et son épanouissement ? La vie ne vaut-elle pas d’être vécue, pour soi, comme pour les autres ?

Regarde le monde et demande-toi ce qu’il en resterait si certains d’entre nous avaient préféré demeurer dans l’ombre, plutôt que de s’exposer à la lumière ? Si Mandela ou Luther King avaient par exemple préféré garder pour eux-mêmes leurs idées plutôt que de les mettre au service d’un idéal politique. Quelle valeur aurait la vie humaine en Europe sans l’engagement de René Cassin et de Gaulle pour la reconnaissance du droit à la vie, sans l’engagement de celles et ceux qui en sommes ont défini notre idéal démocratique ?

Tu peux aussi regarder le sujet autrement et te dire qu’il n’est pas nécessaire de devenir une lumière ou un philosophe éclairé pour être heureux. Je suis parfaitement d’accord avec toi. Enfin, s’il on doit alors se poser la question de savoir s’il vaut mieux être intelligent ou bête. Je préfère encore l’intelligence.

Bien sûr faire la lumière, c’est-à-dire établir la vérité, n’est pas toujours une bonne chose. La vérité n’existe jamais vraiment d’ailleurs, il y a la vision de l’un, celle de l’autre, ce qu’il s’est passé, ce qu’il ne s’est pas passé mais qui aurait dû se passer… La vérité n’est d’ailleurs pas nécessairement garante de la vie, à voir celles et ceux qui sont morts pour avoir dit la vérité. Enfin, si l’on compte ceux qui sont morts à cause et pour la vérité, il faudrait également faire le décompte de ces morts que l’on n’a jamais connus et à qui on n’a jamais pu rendre hommage à cause du mensonge. Il n’y a surtout aucun sens à vouloir vivre ensemble et attendre que chacun se mente.

Dans l’ombre, on attend, on évite le jugement, sans savoir si l’on fait du mal ou non à l’autre. Quel réjouissant programme pour les générations à venir que d’encourager ce que j’appelle l’inconscience !

Chère Humanité, tu le sais mieux que personne, le bonheur de l’Homme se construit. On ne peut indéfiniment attendre son bonheur à l’abri des regards car il se fait grâce à l’autre, avec l’aide de l’autre. « Pour vivre heureux, vivons caché » dit-on. Ce dicton est une négation du bonheur et une ode à l’indifférence. Il ne suffit pas de penser, d’espérer, d’imaginer un monde meilleur pour qu’il arrive, encore faut-il courageusement s’engager non pas seulement pour soi mais encore et surtout pour l’autre, quitte à affronter ses travers, à prendre des coups, à échouer, voire même à regretter d’avoir fait confiance, car la recherche d’un monde plus humain justifie que l’on sacrifie parfois nos sentiments personnels.

Voilà les quelques mots qu’il me semblait utile de t’écrire. Je vais à présent essayer de m’attabler au soleil en pensant à la chaleur humaine qui fait si souvent défaut dans ce monde moderne.

Ton cher ami et dévoué Boris. »